Comment évaluer le niveau de stress d’un collaborateur ?

Ce risque psychosocial est désormais un enjeu pour tous les managers. Identifier le problème le plus tôt possible est la clé pour empêcher les drames… et la contagion.

Nommé responsable des opérations chez UPM, le leader mondial des adhésifs industriels, Thierry Jean­son s’est trouvé face à un service administratif particulièrement improductif, où nul ne remuait le petit doigt sans un ordre écrit. Glandeurs, ses collaborateurs ? Non, stressés ! «On s’est aperçus, grâce à des questionnaires anonymes, qu’ils vivaient dans un état de stress terrible parce que les deux respon­sables du service se détestaient, raconte Thierry Jeanson. Soumis en permanence à des ordres contradictoires, ils ne faisaient plus rien.»

Dépression, démobilisation ou au con­traire surinvestissement dans le travail: les réactions au stress sont loin d’être uniformes. Introduite en 1956 par l’endocrinologue hongrois Hans Selye, la notion de stress désigne un syndrome d’adaptation au danger qui se joue en trois pha­ses : alerte, résistance et épuisement. Face à une agression, l’organisme sécrète de l’adrénaline et du cortisol en grosse quantité. Une fois l’alerte passée, leur niveau redes­cend et tout est censé rentrer dans l’or­dre. Sauf que, selon une étude menée au Canada par la psychologue Marie-Claude Lamarche, nous serions soumis à une cinquantaine de situations stressantes par jour – trop pour notre organisme. Un bus en retard, un enfant qui pleure, un boulot urgent, un client perdu, aucune de ces situations n’est grave en soi, mais leur répétition peut se révéler dangereuse. Voici quelques pis­tes pour détecter un niveau de stress alarmant au sein de vos équipes… et pour y remédier.

Apprenez à identifier rapidement les symptômes :

«Les premiers signes visibles du stress apparais­sent en général au milieu de la phase de résistance, c’est-à-dire pas très loin du stade d’épuisement», prévient Lionel Pagès, ostéopathe et dirigeant de la clinique Up’Forme à Evry. Au­trement dit, il faut agir vite pour éviter que ne se développent ses manifestations phy­si­ques et psychiques : insomnie, maux de tête et de dos, irritabilité, prise de poids, troubles de la con­centration, addiction, dépression… «Le stress touche toujours l’individu à son point fai­ble», note le Dr Philippe Rodet, dirigeant du cabinet Bien-être et Entreprise, et coauteur de Se protéger du stress et réussir (Eyrolles, 2011).

Les signaux les plus faciles à repérer sont les changements de comportement. Encore faut-il bien connaître les gens avec qui l’on travaille. «Un membre du codir a cessé, du jour au lendemain, de balancer la petite blague qu’il avait toujours en réserve. En réunion, il bougonnait et soupirait au lieu de participer», témoigne Alain Landerouin, chef de projet transfert dans un labo pharmaceutique. Rensei­gne­ments pris, ce directeur était obnubilé par la perspective d’un plan social à mettre en œuvre. Pour interpréter plus facilement d’éventuels signaux, observez donc le profil de vos collaborateurs et mettez au point une grille de lecture.

Redoublez de vigilance dans les situations à risque :

Soyez très attentif lors d’un pic d’activité, d’un changement de direction, à l’approche de l’échéance d’un gros projet ou lorsque votre équipe est réduite pour cause de congés. Ne négligez aucun signe, si minime soit-il. Des retards répétés, un bégaiement, un accès de colère, voire d’anodines fautes de frappe sur un document révèlent parfois un trouble lié au stress. Et n’oubliez pas que les apparences sont trompeuses. En témoigne cet exemple rapporté par Lionel Pagès : tout à sa réussite, un supercadre qui gérait à lui seul le tiers du chiffre d’affaires de son entreprise n’avait guère prêté d’attention à un épisode migraineux de quel­ques jours, ni au vertige qui l’avait saisi un matin à l’issue d’une réunion. Un jour, il a subitement perdu la mémoire et l’usage clair de la parole. «On a réussi à le remettre sur pied en l’accompagnant au quotidien, mais cela aurait pu mal finir», relate Lionel Pagès.

Amorcez le dialogue sans vous montrer indiscret :

Le stress est souvent le résultat d’une accumulation de contraintes dont une partie au moins se trouve dans la vie privée de chacun. En parler n’est pas toujours facile. «Il y a un réflexe naturel de protection et un risque réel d’intrusion, souligne Thierry Jeanson. Quand je ne sais pas comment aborder un salarié que je sens en difficulté, je demande à ses collègues s’ils savent quelque chose.» Si vous détectez le problème suffisamment en amont, vous aurez plus de chances de recueillir les confidences des uns et des autres, et notamment celles du principal intéressé. «Une fois que la situation s’est enkystée, il devient plus dur d’en parler», confirme Jean-Claude Delgenes, fondateur de Techno­logia (prévention des ris­ques professionnels). Le recours à des intervenants extérieurs est alors une solution possible. Et certains relais, comme le médecin du travail ou la DRH, peuvent se révéler de précieux alliés.

Restez à l’écoute des besoins de votre équipe :

Le stress est contagieux. Aussi, au-delà des problèmes de chacun, veillez à l’équilibre global de votre équipe. «Notre boîte a décuplé son chiffre d’affaires en cinq ans. Forcément, cela crée du stress et des tensions », témoigne Alain Kerbrat, PDG d’Allpack (fabrication d’emballages). Un de ses collaborateurs prenait le mors aux dents à la moindre remarque, l’autre se rongeait les ongles, un troisième accumulait les problèmes personnels, un quatrième ne cessait de prendre du poids… «Etre constamment à l’écoute des besoins de son équipe est le seul moyen de maintenir le stress dans des limites acceptables», conclut Alain Kerbrat.

Ce que dit la loi...

L’article L. 4121-1 du code du travail fait obligation à l’employeur de «garantir l’intégrité physique et mentale de ses collaborateurs» et d’«évaluer les risques, y compris psychosociaux, liés à l’activité de l’entreprise». En clair, il n’a pas seulement une obligation de moyens, mais de résultat. Et sa responsabilité peut être engagée au civil s’il est prouvé qu’un de ses salariés a souffert de pressions liées à son travail. Un employeur a ainsi été condamné à payer 30 000 euros de dommages et intérêts à une collaboratrice, au motif qu’il n’avait pris aucune mesure pour faire face à l’altération de sa santé résultant de la dégradation de ses conditions de travail (Cass. soc., 17/2/2010). L’accord national interprofessionnel de 2008 sur le stress prévoit la mise en place d’indicateurs de dépistage et de prévention, portant sur la prise en compte de certains facteurs objectifs et subjectifs.

 

Source : Capital.fr